Texte de Crevatate

Plongée dans les ténèbres, j’attendais.


À son réveil, se voyant lié à la première chaise que j’eus trouvé, sa sérénité quitta aussitôt son visage en découvrant l’inconnue face à lui, suivi de l’illumination soudaine de..-


Stop. C’est pas possible ça. C’est bien trop chiant.


Pour faire bref, j’attendais, assise, le réveil de la personne que j’avais lié un peu plus tôt à une chaise. J’ai fait une mise en scène (dont je ne suis pas peu fière), pour que nous soyons seulement éclairés par une faible lumière, qui lui permettra de croire qu’il avait été kidnappé. Seulement, le coup que je lui ai asséné à la tête semblait l’avoir définitivement envoyé dans le doux monde des rêves.


Alors que je perdais patience, je vis un de ses yeux s’ouvrir. Esquissant un sourire, je me prépare mentalement à l’acte. 


Il commence par baisser la tête vers ses liens, puis jetter un coup d’œil tout autour de la pièce, pour enfin finir par me regarder. Étrangement, il ne semblait pas vraiment apeuré, mais peut-être est-il bon acteur ? J’ouvre la bouche pour commencer mon monologue bien préparé, mais il me prit de vitesse.


« Nous sommes dans la cuisine ? »


Toute la force et la confiance qui m’anime me quittent à l’instant même où il prononce ces traîtres mots. Cette mise en scène n’est-elle pas assez prodigieuse pour incomber en lui toutes les peurs possibles ?

Le toisant de haut, je lui lança le regard le plus hautain dont j’étais capable.


« Du respect, mon garçon. Nous-« 

« Pourquoi je suis… attaché à une chaise ? Pourquoi vous avez éteint les lumières ? Et fermé les volets, même… Vous.. Vous préparez un-« 

« Hey ! »

« -rituel ? Satanique ? De franc-maçon ? Pourquoi tout cette mise en-« 

« HEY ! Mais ferme-la ! »


Mon corps s’éleva d’indignation. Comment pouvait-il oser faire cela ? Je ne pensais pas qu’il serait aussi… insupportable. Alors que j’allais prononcer d’autres mots, il se penche en avant, l’air examinateur.


« Mmmh… Tu me rappelles quelqu’un. »

« Je. T’ai. Dit. De. La. Fermer. »


Je soupire tout en collant désespérément la main contre mon front. Je ne me souvenais pas de l’avoir fait aussi bavard ? J’ai probablement commis une erreur, d’inattention pour sûr. Ça… ça me fait perdre toute mon envie de bien faire. Sincèrement.

Il baille un court instant tandis que je lui balance pour la énième fois un regard austère.


« Bon, vois-tu, mon ami, » commençais-je en m’asseyant à nouveau sur ma chaise, « je suis ici pour annoncer – si on peut dire ça comme ça – ta fatalité. »


Ses yeux partent alors au loin, puis reviennent vers moi après quelques secondes, semblant avoir acquis une illumination ; puis un sourire moqueur survint sur son visage.


« Tu t’es changée en diseuse de bonne aventure ? Je pensais que tu étais-« 

« Chut, ne vas pas rompre le suspense ! » (il hausse alors les épaules, mais semblait plus ou moins décidé à écouter) « Bref. Ici-même, tu mourras. De manière simple, rapide, efficace. Rien ne peut empêcher cela. Seulement, comme je suis une personne d’une très grande bonté (c’est faux), je te laisse choisir comment tu peux trépasser. Je te demande néanmoins de ne pas trop parcourir ton imagination… »


Et un silence s’installe, pendant au moins 10 bonnes secondes.


« Je t’ai dit de ne pas chercher trop longtemps dans ton imagination. »


Je jette un bref coup d’œil à ma montre puis à la barre des mots. Tout était compté.


« Ton suspense est cassé là, juste, déclare-t-il. Je sais qui tu es. »

« Ah oui, vraiment ? »

« Tu es l’a-« 


Ma main s’est retrouvée collée contre sa bouche. En une fraction de seconde, je me suis levée puis ai accouru pour le faire taire, et ce, le plus rapidement possible. Tout devait se dérouler selon mon plan, et il vient de le détruire à l’instant. Foutriquet.


Il est trop tard, maintenant. Trop d’indices ont été lâchés. Mais il est vrai que je voulais aussi voir où ça allait nous amener, toute cette direction. Alors, je retire ma main, et recule de quelques pas.


« Comment as-tu deviné ? » (Je ne l’ai pourtant créé que quelque temps plus tôt, il n’était pas censé me connaître). 

« Eh bien, je dirais, grâce à un feeling. »

« Comment ça, un feeling ? »


Il hausse à nouveau les épaules, puis soupire en se détendant sur sa chaise. Comment peut-il être si serein dans cette situation ?


« Bah, tu sais, on pourrait comparer ça à la relation mère-enfant. Même après des années sans son gosse, une mère pourrait reconnaître son fils quand elle le verrait. »

« Mais t’es pas ma mère ! Et théoriquement, dans ce contexte-là, c’est moi ta mère. Et… »

« Oublie cet exemple. 

Mais revenons en au vif du sujet. A vrai dire, je ne comprends pas l’intérêt de tout ça. »


Je l’observe en silence, réfléchissant moi aussi sur mon plan initial. Plus le temps passait, plus j’avais la certitude que c’était l’idée la plus nulle du siècle.


« Soit tu es folle, soit… »

« Alors ça, non. »

« Soit tu es contrainte par quelque chose. Ouais, ça doit être ça. »

« Continue, Monsieur Holmes. »

« Alors.. Qui dit contrainte, dit… Ah ! Un concours d’écriture ! J’ai visé juste, hein ? »


Je murmure deux trois mots intelligibles, quelque peu gênée. La seule solution qui me restait à faire, c’était sortir la carte du « tout avouer ». S’il faut briser le quatrième mur, autant le faire à fond. 


« On avait comme sujet, là… « Votre protagoniste doit mourir ». Alors voilà, j’ai voulu prendre ça à la lettre. »

« Mais, ça doit se faire sous forme d’une histoire inventée, quelque chose comme ça, nan ? »


Je ne réponds pas. 


« Enfaite, tu n’avais pas d’idée ? Enfaite, tu ne serais pas tout simplement.. FAINÉANTE ? »


Il éclate en un fou rire des plus moqueurs.


« Mais quelle fainéantise, incroyable ! L’auteur vient de lui-même abattre son personnage, simplement car aucune idée de scénario ne lui convenait. Toute l’ironie du sort. »

« Je ne te permets pas ! » me réveillais-je. « Pour ma défense, je voulais à la base recycler une vieille histoire, mais parler d’esclavage d’enfant, bah c’est pas si cool que ça. »

« À éviter, effectivement. »


Je baisse alors mon regard vers mes pieds. Suis-je prête à lui avouer mon… crime ? Peut-être, une fois connaissant la vérité, et dans un élan de pitié, se fera t’il lui-même hara-kiri pour me sauver dans un acte d’honneur et de bravoure. Bon, mes attentes vont un peu trop loin là, nan ?

Je fais quelques pas vers lui, et, plus doucement, annonce :


« … J’ai terriblement péché, tu sais. »


Je soupire tandis que lui me regardait avec des yeux inquiets.


« Je… j’ai… j’utilise en ce moment-même le récit à la première personne, » avouais-je.


Son visage s’est en une nanoseconde refroidit, ses yeux affichant un mépris sans nom. Si considérable qu’il traverse tout mon être.


« Imagines-tu seulement tous les sacrifices que je fais ? Et tu oses me dire que mes actions sont seulement dictées par la flemme ? Oh, quelle infamie, quelle calamité, qu’est la première personne ! Le jouet des personnes faibles, ignorantes, qui préfèrent la simplicité à l’excellence ! »


L’énergie de tout mon corps s’envolait durant cet aveux douloureux et je me laisse tomber abruptement sur la chaise la plus proche. La main contre mon front cachait une vile honte que je ne pouvais réfréner. Un silence presque gênant s’installe, tandis que je m’enfonçais chaque instant dans les abysses mentaux de mon amour propre.


« … C’est quelque chose de nécessaire pour que tu viennes me tuer toi-même ? » questionne-t-il calmement, après mûre réflexion.

« Évidemment ! Généralement, l’auteur inflige les pires martyrs à ses personnages, pas à soi-même ou aux lecteurs. »


Je sens une main compatissante se poser sur mon épaule. Comment s’était-il détaché ? On s’en fiche.


« Je peux t’aider, si tu veux. »


Je lui tends un regard plutôt sceptique. Lui, m’aider ? Mais c’est tout le contraire ! Laisse moi juste te supprimer, bon sang.


« J’imagine que ça ne doit pas être toujours facile, » continue-t-il. « Avoir des idées, les coucher sur du papier, enfin, si tu t’y prends la veille aussi. »

« Je pensais que tu voulais m’aider, pas m’enfoncer.. »


Un grand sourire s’anime alors sur son visage. Quel saligaud. 


« On peut réfléchir à tout ça. Je t’aide à trouver un sujet, à l’écrire, et en échange tu laisses ma vie sauve. C’est un bon marché, non ? Et puis, ça te permettrait de proposer un écrit pas trop dégueu à côté du travail des autres. »


Mes poings se contractent à ses dires. J’ai une soudaine envie de le frapper, étrange. Il tendait sa main vers moi comme pour marquer ce pacte. J’hésitai un court instant, contemplant cette offre quelque peu succulente, mais, heureusement, une idée me vient derrière la tête et me permet de me décider. Je saisis sa main et la secoue.


« Dépêche-toi de me proposer ce que tu veux faire alors, on se rapproche de plus en plus de la limite de mots. »

« Justement, ma première proposition est que tu abandonnes cet essai là. Tu vas écrire autre chose. »






Ah ! Les ellipses, qu’est ce que c’est pratique ! Il se passe des trucs entre temps, le lecteur ne sait pas vraiment  quoi, et moi je gagne des mots. Que du stonks.





J’entre dans la pièce, en veillant à ce que ma main reste derrière mon dos. Un petit cadeau y est caché, voilà tout. Le jeune homme, né de mon imagination et de ma fainéantise – j’imagine – se tenait devant un tableau blanc, qui est parcouru par des mots, idées, concepts, se croisant et se chevauchant. À mon entrée, il se tourne vers moi, et me salue d’un sourire.


« Alors, comment vas-tu, depuis ta première et dernière tentative de me tuer ? »

« Épargne-moi les formalités, je te prie. »


Je m’approche du tableau et essaye vainement (à vrai dire, je n’en ai pas vraiment la motivation) de comprendre les inscriptions marquées dessus.


« C’est ça, ce que tu me proposes, alors ? » (il acquiesce d’un hochement de la tête), « Mmmh… Alors… mmmh… meh. T’as vraiment pas mieux comme idée ? »

« Et c’est toi qui dis ça. Marrant, n’est-ce-pas ? »


Mon agacement certain se retranscrit en un long soupir, qui déclenche en lui un petit rire mesquin suivi d’un clin d’œil qui m’est destiné. Oh, qu’est ce que j’ai envie de le buter. Alors qu’il se tournait à nouveau vers le tableau pour contempler sa poubelle imaginative, et que son dos était face à moi, je sors de sa cachette ma surprise et la brandis droit vers lui. Le doigt posé sur la détente, je prends une inspiration.


J’entends un grand bruit sourd, comme un éclair.


Puis plus rien.






Après la détonation, le seul bruit qu’on entendait était un corps lourd qui tombait contre le carrelage. Posant délicatement l’arme sur la table, qui échappait encore par sa bouche de métal quelques bribes de fumées, un doux sourire apparaît sur le visage du tireur.


« Je t’ai… outspeed. »


Je peux vraiment me permettre de faire ce genre de blague ? Un rire nerveux s’échappe de ses lèvres, de nature cathartique, lui permettant d’évacuer toute la culpabilité qu’il a gagné après cet acte.


« Tu as oublié un détail, très chère. Me tuer n’aurait pas suffit. »


Il s’approche du corps encore frais et chaud, recouvert d’un doux liquide qui ne cessait de s’étendre, puis s’agenouille. Après un long moment à observer sa créatrice, il ouvre sa bouche pour murmurer quelques mots.


« En utilisant le récit à la première personne, cela fait de toi la protagoniste. Tu es assez longue à la détente pour ne pas avoir compris ça. Littéralement.

Je t’ai empêché de commettre une erreur qui t’aurait amené à un hors-sujet pur et dur. Pour le coup, t’as vraiment un QI de patate. »