Comme je suis mort avant de trouver un travail, j'ai décidé de me faire embaucher par le Maître des Enfers - Hévéa

Après plusieurs années à fuir le marché du travail, je m’étais enfin décidé à me rendre à un entretien d’embauche. Vêtu de ma meilleure chemise, me faire poignarder sur le trajet était bien une des pires choses qui pouvaient m’arriver. 

Déjà, c’était MA chemise préférée, le sang même à l’eau froide c’est compliqué à nettoyer, mais avec un trou pareil c’est impossible à recoudre. 

De toute façon.. je suis mort.



Quand j’ai repris complètement conscience, j’étais déjà en train de faire la queue devant un fleuve. Ça m’a pris quelques minutes avant de vraiment réaliser ma situation. J’allais à mon entretien d’embauche, je suis mort poignardé, ma chemise est foutue et je suis en train de faire la queue pour aller en enfer. 


Pendant que la file avançait, je pouvais apercevoir au loin les personnes à l’avant tendre quelque chose au passeur sur la rive avant de monter dans sa barque. Je m’en doutais en voyant le fleuve, mais je suis dans les Enfers grecs. Et je dois payer pour pouvoir traverser le Styx. 

Je n’ai même pas eu la chance d’avoir un travail, que je dois déjà payer pour aller en Enfers. 


Après un bref soupir mental, j’ai commencé à fouiller mes poches un peu paniqué après m’être rappelé que si je ne pouvais pas payer, j’allais devoir passer 100 ans à errer au bord du Styx avant de pouvoir rentrer dans les Enfers. J’ai déjà vécu 26 ans, alors le quadruple à ne rien faire non merci. 

D’après mes souvenirs des cours de mythologie, Charon faisait passer les morts en échange d’une pièce d’or. Mais est-ce qu’il prend les nouvelles monnaies ? J’ai retrouvé un euro, ça doit bien être équivalent non ? Il faut vivre avec son temps après tout. 


Je n’ai pas vraiment eu le temps de plus y réfléchir que c’était déjà mon tour. 

C’est rapide ! je distinguais à peine sa silhouette il y a une minute. Charon se tenait face à moi, portant une longue cape noire à capuche, qui couvrait tout son corps, mais en y regardant bien je pouvais voir son visage. Sa peau était grisâtre, et il me fusillait du regard pendant qu’il tendait la main en attendant que je lui donne mon paiement. 

Ce n’est pas un super accueil, mais j’ai connu des caissiers bien plus terribles ! J’ai donc arboré mon meilleur sourire en lui tendant ma pièce. 


« Bonjour, j’espère que vous acceptez l’euro, car je n’ai rien d’autre ! »


Charon ne me répondit rien, se contentant de prendre ma pièce avant de saisir ma main pour me faire monter. Ses doigts étaient froids, mais rien d’horrible. Il était même assez doux dans ses gestes pour le Nocher des Enfers. 

Je me demandais comment autant de gens pouvaient tenir sur une petite barque, mais c’est en montant dessus que je me suis rendu compte que mon corps n’était plus matériel. On était tous tassé dans le même endroit, attendant la fin de l’embarcation. Certains parlaient, tandis que d’autres semblaient encore inconscients. De mon côté, je regardais juste Charon travailler. 


Finalement, il avait l’air d’accepter toutes les monnaies et objets d’une quelconque valeur, que ce soit des montres ou des boucles d’oreilles. Mais voir les quelques recalés au bord du fleuve faisait un peu de peine, heureusement qu’il me restait de la monnaie avant de mourir. 


Une fois partie pour traverser le fleuve, j’ai commencé à me demander où j’allais finir. 

Je n’ai rien fait pour mériter le Tartare, mais je ne peux pas espérer les champs Élysée non plus. Et finir à errer dans l’Asphodèle pour l’éternité est un peu déprimant. J’aurais vraiment aimé avoir un travail avant de mourir, profiter de ma première paye. J’avais déjà prévu de m’acheter de nouveaux vêtements.. Mais la vie est cruelle. Enfin la mort ? 


Le temps de m’apitoyer sur mon sort, on était déjà arrivé à destination. Je n’étais pas vraiment pressé de comparaître devant les juges, traînant un peu en arrière de la file, peu enthousiaste d’être condamné à ne rien faire pour l’éternité. Mais en prêtant un peu plus attention à mon environnement, j’ai remarqué quelque chose. Il y avait des personnes qui faisaient le ménage, et plusieurs employés qui notaient des choses derrière les 3 juges des Enfers. 

Il y a du travail aux Enfers. 

Du travail..? Mais oui, voilà la solution ! Je n’ai qu’à devenir un employé ! 


Mais comment devient-on employé aux Enfers me direz-vous ? et bien.. J’y réfléchis. Il y a une personne qui fait le ménage pas loin, je devrais lui demander. Mais j’ai un peu peur de sortir de la file. Enfin, je peux bien me séparer du groupe un petit moment de toute façon, ça ne devrait pas déranger.. Normalement. 


« Madame..! Bonjour, excusez-moi de vous déranger pendant votre travail, mais je voulais vous poser une petite question.. « 


La jeune femme releva les yeux vers moi, l’air peu ravie d’être dérangée, passant plusieurs fois son regard du défilé de morts derrière à mon visage. Après quelques secondes elle se contente de me fixer, ce qui m’engage à continuer même si le peu de réponse que je reçois en ce moment est assez douloureux. 


« Vous avez l’air de travailler ici non ? Est-ce possible d’obtenir un emploi en Enfers ? »


Elle me fixa à nouveau plusieurs secondes, arborant un mélange de perplexité et de jugement dans son regard avant de daigner me répondre. 


« Oui. Mais c’est généralement Hadès qui pioche dans les contrats des châtiés pour les mettre à son service autre part. C’est mon cas en tout cas. Mais je ne peux pas m’en plaindre, c’est bien mieux que le Tartare. Et ça fait déjà plusieurs siècles que je travaille ici, je ne me souviens plus vraiment de mon changement de statut si on peut appeler ça comme ça. »


J’étais un peu surpris de l’entendre dire qu’elle venait du Tartare, mais c’était il y a des siècles donc ça ne m’inquiète pas vraiment. Et avoir enfin une réponse d’une personne des Enfers suffit à me remonter le moral. 


« Merci beaucoup.. Madame ? Je vais essayer de me débrouiller avec ça. J’ai au moins un petit espoir maintenant. Je suis mort avant même d’avoir un emploi, je ne vais pas abandonner aussi vite ! »


Malgré son air renfrogné depuis le début, ça avait l’air de l’amuser un peu. 


« Je m’appelle Brycé. Et bon courage dans ta quête, c’est la première fois que j’entends parler d’un mort qui veut travailler. On sera peut-être collègue si tu réussis, mais pour le moment, adieu. »


Je n’ai pas eu le temps de répondre que je me suis senti tirer en arrière, Brycé faisant un bref signe de main en reprenant son travail sans même m’accorder un second regard. Mais je n’ai pas vraiment eu le temps de m’en plaindre car une des personnes qui s’occupait de la file pour le jugement me tenait d’une seule main, l’air peu ravie par ma dissidence.


En y regardant de plus près, j’étais le dernier restant de ma « promotion » et il me traîna devant les trois juges. Juste en croisant leurs regards je pouvais dire qu’ils n’avaient pas usurpé leurs noms, j’avais vraiment l’impression qu’ils lisaient à travers moi juste en croisant leurs regards. 


« Qui nous fait attendre ? »

« Ce n’est pourtant pas un habitué des retards. »

« Il est issu d’une mort injuste. »

« Mais il est pourvu d’une grande avidité. »

« Et il n’a jamais travaillé. »

« Mais rien qui puisse le faire condamner. »

« Il n’a jamais commis de grands crimes. »

« Mais il ne se démarque pas pour autant d’un quelconque héroïsme. »

« Un allé simple pour l’Asphodèle me semble le plus raisonnable. »

« Je suis d’accord. »

« Moi aussi. »

« C’est décidé. »


Le flot continu de mots m’a laissé stupéfait, j’arrivais à peine à discerner lequel des trois parlait que leur sentence était déjà rendue. Le silence qui suivit suffit à me faire sortir de ma torpeur. Il était hors de question que je finisse à l’Asphodèle sans protester ! 


« Excusez-moi messieurs les juges ! Comme vous l’avez dit plus tôt, je n’ai jamais travaillé. Hors, j’étais sur le point de m’y rendre avant ma mort. Mais une mort que je n’ai pas méritée m’a empêché de rendre service à notre société. Je pensais alors pouvoir obtenir un travail aux Enfers, qui serait bien plus rentable qu’une place de plus prise dans l’Asphodèle. »


J’essayais d’être le plus éloquent possible, mais la panique d’être face à trois personnes aussi imposantes m’a fait parler un peu trop vite. Heureusement je n’ai écorché aucun mots, mais leurs regards pesants sont assez durs à supporter. 


« Un travail ? »

« Aux Enfers ? »

« Sous l’autorité du Maître Hadès ? »

« Quelle audace. »

« Mais rien ne l’interdit. »

« Il pourrait comparaître devant le Maître. »

« Il est le seul à pouvoir prendre cette décision. »

« Nous n’avons encore jamais eu ce genre de cas auparavant. »

« Mais je n’y vois pas de problèmes. »

« Nous avons constamment besoin de main d’œuvre. »


Après un dernier échange de regards, les trois juges me fixaient et celui du milieu prit la parole.


« Très bien, nous allons accéder à ta requête. Tu vas comparaître devant Maître Hadès pour faire ta demande en tant qu’employé. »

« Mais tâche de rester poli. »

« Le moindre faux pas pourrait te coûter les bas-fonds du tartare. »

« Eurynos te guidera jusqu’à Maître Hadès. »


Une partie de la tension que je ressentais s’évapora, pendant que le garde qui m’avait traîné plus tôt devant les juges me conduisait maintenant vers le chemin du domaine d’Hadès. Mais je ne pouvais pas me détendre maintenant car le plus dur n’était pas encore fait. 


J’ai remarqué ça pendant mes cours de mythologie et j’ai pu le revérifier à l’instant, mais les immortels accordent facilement des faveurs. En soit ça ne m’étonne pas vraiment, car on doit beaucoup s’ennuyer quand on a l’éternité devant nous. 

Après un petit moment à marcher à travers les différents bâtiments des Enfers, je suis finalement arrivé devant Hadès.

Il était occupé à lire des documents sur un large bureau noir, et si la présence des 3 juges était pesante, celle du Maître des Enfers est à un cran bien supérieur.

Il leva les yeux vers nous, son simple regard suffisant à montrer que nos présences étaient indésirables. 


« Que fait un mort ici ? »


Sa voix grave résonnait dans la pièce qui semblait être son bureau, et dans un bref espoir d’une quelconque aide je jette un regard vers mon escorte, n’ayant qu’un haussement d’épaules en réponse. 

Tout soutien émotionnel envolé, je finis donc par me lancer dans ma requête. 


« Maître Hadès, je suis un mort récemment arrivé et je me présente devant vous pour savoir s’il serait possible de rentrer à votre service en tant qu’employé. Je peux me spécialiser dans n’importe quel domaine, vos désirs seront des ordres. »


Hadès semblait légèrement surpris par ma déclaration, haussant un sourcil sans pour autant perdre de sa prestance. 


« Un mort vient me demander un emploi ? C’est pour le moins inattendu, tu ne manques pas d’audace. Très bien, je n’ai pas de raison de refuser. De la main-d’œuvre supplémentaire n’est pas du luxe avec le nombre de morts croissant au fil des ans. Un volontaire qui plus est, quel est ton nom ? »


Le soulagement entre le fait de ne pas finir au fin fond du tartare et d’avoir eu ce que je voulais suffit à me détendre, me permettant de répondre avec une bien meilleure éloquence qu’auparavant. 


« Mon nom n’est pas vraiment important, je ne suis pas très attaché à mon passé de mortel. Appelez-moi comme vous le souhaitez. »


Hadès sembla réfléchir quelques instants, fixant mon visage avec une certaine concentration. 


« Très bien, tu es européen n’est-ce pas ? Tu t’appelleras Satan. »


Je n’ai pas réussi à réprimer un sourire en m’inclinant pour le remercier, écoutant ses indications sur mon futur poste. Le fait d’avoir un nom attribué par rapport aux Enfers des religions m’a assez surpris, et même si c’est sûrement par manque d’inspiration, être renommé par le Maître des Enfers en personne est pour le moins flatteur. 

Je m’approprierai donc le nom de Satan avec joie. 


« Merci beaucoup Maître Hadès. Moi, Satan, vais de ce pas rejoindre mes nouvelles fonctions. »