La mort de Wakôdo Bujurô - Myriam

C’était un soir de pleine lune, comme Wakôdo en avait vu durant tout son voyage. Cependant, cette soirée était différente des autres. Une douce brise soufflait sur la plaine, dont le seul relief était un grand et robuste cerisier. Ses fleurs arboraient de chatoyants reflets pourpres, rendant l’atmosphère magique. La lune orangée se reflétait sur l’armure d’un homme, se tenant près de l’arbre magnifique. Wakôdo sut immédiatement que cet homme était la personne qu’il recherchait depuis tout ce temps. Le Maître du Fûgadô. L’idéal que le jeune homme cherchait à atteindre, afin de le surpasser. 

Il s’arrêta, huma l’air, qui semblait à la fois sucré et amer, et se remémorait son arrivée dans le monde des arts martiaux. Il rouvrit les yeux et s’avança, la main posée sur la garde de son sabre. Ses longs cheveux noir de jais flottant dans le vent. Ses yeux brillaient d’excitation, mais aussi d’appréhension. Plus il se rapprochait de l’homme, plus il pouvait distinguer ses traits, qui lui semblaient familiers. Il n’y prêta pas attention et continua d’avancer vers le cerisier, les pétales virevoltant autour de lui, l’effleurant, parfois. La lune et les étoiles brillaient, mais plus il s’avançait, plus leur éclat semblait pâlir… Alors qu’il était à environ dix pas du Maître, ce dernier prit la parole :


– Enchanté, dit-il, je m’appelle Kenkaokko. Kenkaokko Bugêsha. Je suppose que tu es ici pour m’affronter. Comment t’appelles-tu, jeune homme ?


Alors qu’il engageait la conversation, il semblait se cacher derrière sa longue écharpe. Tout excité, Wakôdo lui répondit :


– Je m’appelle Wakôdo Bujurô !!!! Enchanté de vous rencontrer ! En effet, je vous cherchais pour vous affronter.


Il s’inclina pour montrer son respect, et sa tête toucha presque le sol. Kenkaokko sursauta, et, tournant la tête, posa sa main sur son sabre. Il le regarda droit dans les yeux, et fut surpris de voir une telle flamme dans ceux de son adversaire.


– Dis-moi, Wakôdo. Pourquoi es-tu venu me trouver ? demanda-t-il, en essayant d’éviter le regard du jeune homme.

– J’ai entendu dire que vous étiez la personne la plus proche de la maîtrise complète du Fûgadô. Je voulais voir cela de mes propres yeux.


À ces mots, ses yeux brillèrent d’un éclat presque aveuglant.


– Très bien. J’espère que tu es prêt.


Kenkaokko retira son écharpe et dégaina son sabre, prêt à attaquer le jeune apprenti. Ce dernier, fébrile, dégaina lentement le sien, les yeux rivés sur son adversaire. Soudain, le temps sembla s’arrêter, et, après quelques secondes, ils s’élancèrent l’un contre l’autre. Kenkaokko était plus fort que Wakôdo, mais l’apprenti était légèrement plus rapide, et doté d’un fort instinct. Ses yeux dorés brillaient dans la nuit, peut-être autant que la lune, qui était pourtant pleine. Un sourire se dessina sur son visage, alors qu’il parait de justesse les attaques du Maître. Le choc de leur lame résonnait dans la plaine, au milieu d’un tourbillon de pétales. De petits animaux sortaient leur tête des hautes herbes, réveillés par le combat. Kenkaokko ne souriait pas. Il semblait soucieux. Wakôdo ne semblait pas le reconnaître, obnubilé par le fracas des armes et son amour de la perfection. Tout à coup, Kenkaokko plongea tête la première vers le jeune apprenti. Surpris, ce dernier tenta de reculer, mais un fil tendu derrière lui le fit trébucher. Il tomba lourdement, alors que son adversaire lui plantait son épée dans la cuisse gauche, évitant l’artère. Wakôdo gémit et se mordit la lèvre jusqu’au sang pour ne pas hurler de douleur. Le Maître semblait blessé lui aussi, mais il n’avait pourtant pas été touché. Ses mains tremblaient sur la garde de son sabre. Il finit par le retirer, et Wakôdo tenta de le toucher, mais il sauta rapidement hors de sa portée.

L’apprenti déchira une de ses longues manches, et pansa sa blessure en grimaçant. Le combat continua longtemps, mais le jeune homme était clairement inférieur au Maître. Malgré tout, il souriait, ivre de liberté et de puissance.

Au fur et à mesure, il récoltait de plus en plus de blessures et l’herbe soyeuse commençait à se teinter de rouge autour de lui. Ses blessures n’étaient pourtant pas graves mais finalement, il s’effondra. Respirant avec difficulté, il essayait cependant de dire quelque chose à Kenkaokko. Ce dernier s’approcha, et, s’accroupissant, le tint dans ses bras. Wakôdo n’avait plus la force de se battre, malgré le fait que ces blessures n’étaient pas si graves.


– Maître Bugêsha… Quel… Quelque chose me dérange… Pourquoi me semblez-vous familier ? J’ai… J’ai pourtant passé ma v-vie à vous chercher sans jamais vous voir… murmura le jeune homme.

– Wakôdo…

– Vais-je mourir ainsi… ? Donnez-moi au m-moins une réponse…

– Non, ne t’en fais pas ! Et… je… je suis ton frère aîné, Wakôdo…


Wakôdo le regarda avec étonnement, puis, grimaçant :


– Ahah… C’est tout de même… incroyable… J’ai toujours r-rêvé d’avoir une fa-famille biologique… Et lorsqu’enfin je la t-trouve, il s’avère que nous… avons sui-suivi la même voie.


Les yeux du Maître s’embuèrent, ému qu’il était de retrouver son frère perdu. Wakôdo le remarqua, et tourna la tête vers le cerisier, dont les couleurs s’étaient adoucies. Il réprima son envie de pleurer et regarda la lune.


– Je pense… avoir vécu une belle vie. J’aimerais que ce s-soit toi qui m’achève, à l’aide de ta p-perfection…. S’il te plaît… Grand frère-

– Tu n’es pas gravement blessé ! Tu peux t’en sortir, Wakôdo !!! N’abandonne pas, j’ai… j’ai de quoi te soigner !!


Kenkaokko commença à soigner son frère à l’aide d’herbes récoltées sur sa route. Il pansa ensuite ses blessures. Lorsqu’il eut terminé, il lui donna un peu de son repas. Alors que Wakôdo mangeait, le Maître entendit quelque chose siffler. Il se baissa, évitant de justesse un shuriken. Au même moment, il entendit son frère crier. Il n’avait pas pu se baisser à temps, et le shuriken s’était planté dans sa main droite. Kenkaokko regarda autour d’eux, et vit plusieurs ombres se déplacer dans les fourrés. Il se leva, et prit son sabre. Son frère, pendant ce temps, retirait le shuriken. Il se leva péniblement, son sabre dans la main gauche. Il s’adossa à Kenkaokko alors que les ombres les encerclaient.


– Qui êtes-vous ?! demanda le Maître d’une voix forte.


– Cela ne vous regarde pas. Nous avons pour ordre de tuer uniquement le jeune homme à vos côtés. Malheureusement, si vous vous opposez à nous, nous n’aurons d’autre choix que de vous éliminer aussi.


Aussitôt sa phrase terminée, les ombres se jetèrent sur eux, toutes ensemble. Wakôdo peinait à les repousser, épuisé par son combat contre son frère. Mais ce n’était pas normal qu’il soit autant fatigué, et il s’en rendit rapidement compte, lorsque sa main droite arrêta de répondre. Il jeta un coup d’œil furtif à son bras, et il semblait étrangement violet. Il comprit qu’il avait été empoisonné. Malheureusement, il en avait pris conscience trop tard. Sa vision se troubla, et, rapidement, il perdit le peu de force qu’il lui restait. Il tomba à genoux, le souffle court. Kenkaokko, ne sentant plus la présence du jeune apprenti dans son dos, se retourna lentement, et comprit que le shuriken de tout à l’heure était la véritable attaque. Le fait que les ombres se soient jetées sur eux n’avait servi qu’à accélérer l’arrivée du poison dans le cœur de Wakôdo et à créer une diversion pour que les deux hommes ne puissent pas le remarquer de suite. Wakôdo comprit qu’il était réellement un homme mort. Il tenta de reconnaître les ombres, mais sa vision était tellement trouble qu’il ne voyait qu’un amas de couleurs. Il commençait aussi à perdre l’usage de l’ouïe et à cracher du sang. Alors qu’il tentait de repérer les ennemis, ces derniers s’éloignèrent d’un coup. L’un d’eux prit la parole :


– Nous avons un message de la part de notre employeur. Que Bujurô Wakôdo écoute attentivement.


Kenkaokko avait pris son frère dans ses bras dès que les ennemis s’étaient repliés. Wakôdo essaya de se redresser pour mieux les entendre. L’ombre lança alors un enregistrement.


– « Salut Wakôdo ! J’espère que tu vas bien ? Ahah désolé, probablement pas. Eeet oui, je pense que tu auras reconnu ma merveilleuse voix, c’est bien moi, ton cher « ami ». Tu sais, celui que tu as toujours battu, sans même faire d’efforts ? Cela m’a beaucoup ennuyé que tu t’appropries l’art martial du maître et que tu monopolises son attention, sous prétexte que tu étais orphelin… disait-il d’une voix agacée et railleuse. Alors j’ai décidé d’engager ces mercenaires ! Ainsi, tu ne me battras plus jamais, et je récupérerai par la même occasion l’affection du maître. Alors j’espère que tu ne souffres pas trop, tout de même, malgré la puissance du poison que j’ai commandé. Ahahah, à jamais, Wakôdo !! »


Au fur et à mesure qu’il écoutait l’enregistrement, les larmes de Wakôdo coulèrent de plus en plus, noyant ses beaux yeux dorés. Finalement, il perdit l’usage de ses oreilles, à l’instant même où l’enregistrement se termina. Les mercenaires quittèrent la plaine, ayant rempli leur mission, laissant seuls Kenkaokko et Wakôdo, qui pleura, pleura, jusqu’à ce qu’il n’ait plus la moindre larme à verser. Les pétales ne volaient plus autour d’eux. Le silence oppressant n’était brisé que par les sanglotements du jeune homme. Finalement, ils s’espacèrent de plus en plus, jusqu’à ce que l’apprenti rende l’âme. Le Maître, qui le serrait depuis tout ce temps dans ses bras, compris que son petit frère venait de mourir. Les larmes de Kenkaokko se mirent à couler, son menton et ses épaules, à trembler. Il regarda le ciel, ses yeux d’un bleu profond aveuglés de larmes. Il finit par reposer délicatement son petit frère et se mit debout. Il resta ainsi jusqu’au petit matin. Quand les premiers rayons du soleil pointèrent, il se leva, et enterra son frère au pied du cerisier qui suivit leur combat et l’assassinat du jeune apprenti. Enfin, la sépulture terminée, il ramassa quelques fleurs dans la plaine et en fit un bouquet, qu’il posa, ainsi que sa grande écharpe, sur la tombe de sa seule famille, et partit, se jurant de venger son frère bien-aimé.